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L'affaire Priore commence il y a quarante ans. Pendant la deuxième guerre mondiale. A. Priore, diplômé en électricité et en électronique est officier radariste. Il constate que des oranges oubliées sous un champ électro-magnétique pendant plusieurs semaines sont intactes. Histoire vraie ? Personne ne peut l'affirmer. Ce qui est sûr par contre, c'est qu'à partir de ce moment, A. Priore ne cesse de réfléchir aux rayonnements électromagnétiques. Fait prisonnier par les Allemands à Bordeaux et travaillant dans la base de sousmarins, il est délivré par le commissaire de police qui dirige un groupe de résistants. Ayant participé à la Libération avec le maquis, il s'installe à Bordeaux, ville pour laquelle il se prend de passion exclusive. Avec 1' aide de tous les " flics " de Bordeaux, il construit sa première machine qui tient sur une table de salon. Son idée première était d'utiliser les rayonnements électromagnétiques pour la conservation des produits agro-alimentaires. Il expérimente un mélange d'ondes électromagnétiques (80 m, 32 m, et 0,10 m) et de champ magnétique (moyenne de 225 gauss) sur différents végétaux. Leur croissance est accélérée. Mais la véritable aventure commence à la fin des années cinquante lorsqu'il travaille avec le docteur Berlureau, directeur des abattoirs de Bordeaux. Ayant constaté qu'après irradiation par son appareil, des testicules d'animaux cancéreux donnaient à nouveau une réponse électrique, Priore aura désormais une idée fixe de recherche: le cancer. Il essaie d'obtenir des animaux cancéreux en s'adressant au professeur Lachapèle, directeur du Centre Anti Cancéreux de Bordeaux. Il essuie son premier refus. En 1957, il construit son premier appareil qui occupe toute une pièce de 30 m2. Les ouvriers, ce sont des amis qui travaillent bénévolement. L'armée de l'air fournit la plupart des pièces officiellement déclassées. Et ce sont les premiers vrais travaux, obéissant à des critères scientifiques rigoureux. Deux chercheurs en anatomopathologie, Biraben et Delmon, expérimentent sur la tumeur T8 (tumeur de Guérin et Oberling), une tumeur greffée dont jusqu'à présent personne n'est venu à bout. Surprise, les rats traités voient leur tumeur diminuer de 60%. En améliorant le protocole, d'expérience, ils aboutissent à des résultats complets. Enthousiasmés, les chercheurs veulent publier à l'Académie de médecine ou des sciences. Mais ils ne le feront pas. Le Pr Lachapèle met le Dr Biraben devant un choix cruel: ou la communication ou l'agrégation, pas les deux. Le Dr Biraben cède, il ne fera pas de communication. Il rédigera un mémoire qui sera publié en 1966 dans la Revue de pathologie comparée
Entre temps, Jacques Chaban-Delmas, le maire de Bordeaux, convaincu dès le début de l'intérêt de la machine Priore, avait suscité la création de deux commissions regroupant des scientifiques parisiens et bordelais. Toutes deux avaient rejeté sans appel Priore et son appareil. Le rejet provenait essentiellement de deux cancérologues, le Pr Lachapèle de Bordeaux et le Pr Courtial, de Paris. Il en sera ainsi tout au long de l'affaire Priore, le blocage sera le fait des cancérologues, le plus souvent parisiens. Malgré ces difficultés, les expérimentations continuent dans la banlieue de Bordeaux, à Floirac. Cette fois, ce sont des scientifiques parisiens qui les effectuent. Le Pr Guérin, de Villejuif, mondialement connu pour ses travaux sur les cancers greffés et son assistant, le Pr Marcel René Rivière. Ils recommencent les expériences sur la tumeur T8 et obtiennent une régression complète des tumeurs et une disparition des métastases. Avec une autre tumeur, le lymphosarcome lymphoblastique 347, mêmes résultats. Ces travaux font l'objet d'une note à l'Académie des Sciences en 1965. Entre alors en scène une personnalité scientifique de grande envergure, le Pr Courrier, spécialiste de l'endocrinologie. Il soutiendra jusqu'au bout le dossier Priore contre vents et marées. Pendant que se déroulent ces expérimentations prometteuses, des physiciens se rendent à Floirac mais rentrent bredouilles. Ils ne comprennent rien à l'appareil. C'est là une autre constante de l'affaire Priore. Ce dernier a toujours refusé d'expliquer le fonctionnement de son appareil. Peur de se faire voler son invention, désir d'en faire profiter d'abord la ville de Bordeaux... ce refus de collaborer a pesé en tout cas très négativement dans le développement de son affaire. Le Pr Courrier fait refaire des expériences sur la tumeur 347 par sa propre collaboratrice, madame Collonge, en lui recommandant de ne pas quitter des yeux les rats pendant toute la journée. Les animaux sont ramenés le soir par ses soins chez le Pr Pautrizel qui dirige le laboratoire d'immunologie et de biologie de Bordeaux. Un petit détail qui montre sa conscience professionnelle : pour ne pas quitter ses rats d'une semelle, madame Collonge se fait apporter un seau hygiénique (et un paravent pour être tout à fait précis) dans le laboratoire.
Un retentissement national Sur rats et souris, les résultats sont stupéfiants. La troisième communication de Guérin et Rivière doit être présentée le ler mars 65 devant l'Académie des Sciences par le Pr Courrier. Malheureusement la presse a été alertée et dès le lendemain, les journaux sont pleins de "l'affaire Priore ". Tout cela déplaît souverainement aux académiciens qui se retrouvent le ler mars. Séance houleuse qui se conclut néanmoins par un accord: des vérifications doivent être faites par la D.G.R.S.T. (Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique). A partir de ce moment, la guerre est déclarée entre partisans et adversaires de Priore. Les partisans, ce sont ceux qui ont travaillé directement sur l'appareil, ou qui ont examiné sérieusement les expérimentations. Parmi les opposants, il y a les inconditionnels par principe, " les opposants de l'avant-premier jour ", comme les appelle J.M. Graille. " Ceux-là considèrent que Priore, petit bricoleur, immigré de fraîche date, n'est qu'un fumiste, un illuminé, voire un escroc, et qu'il ment lorsqu'il affirme avoir trouvé ce qu'eux recherchent, avec méthode et science depuis des années. Ces gens-là ne sont pas nombreux, une dizaine peut-être, presque tous parisiens, presque tous cancérologues mais leur influence est considérable. Ils font dès le début un blocage complet sur le dossier Priore et rien, pas même des preuves indiscutables, ne pourra les faire changer d'avis. "
Il y a aussi ceux qui critiquent, à juste titre le refus de Priore d'expliquer le fonctionnement de son appareil. Les industriels se mettent aussi de la partie. La société Sovirel fournit les lampes où se mélangent les différents rayonnements. La société Leroy Somer aura avec Priore une association houleuse. Un deuxième appareil est construit mais Leroy Somer n'a pas respecté les plans de Priore et l'appareil tombe souvent en panne. C'est sur cet appareil que vont expérimenter deux chercheurs anglais envoyés par le Pr Alexander Haddow (le directeur du Villejuif anglais), les Drs Ambrose. L'expérience est faite sur des souris porteuses de tumeurs provoquées par un produit chimique, le benzopyrène. Les souris, qui ont eu un traitement complet entre deux pannes, se débarrassent totalement de leur tumeur. Pour les autres, le résultat est fonction de l'état de l'appareil. Les Ambrose effectuent aussi une expérimentation sur des cultures de cellules cancéreuses dont la croissance et la multiplication sont ralenties. A la même époque, le Pr Rivière pratique de nouvelles implantations de la tumeur 347 sur des rats précédemment traités: les tumeurs ne se développerait pas alors que des greffes de la tumeur T8 prennent. Le rayonnement émanant de l'appareil semble produire une immunité spécifique. C'est ce que semble penser le Pr Pautrizel qui a participé aux expériences des Ambrose. Il lui vient alors l'idée d'expérimenter non plus sur le cancer mais sur la souris infestée par le trypanosome. Il constate que son immunité est considérablement renforcée puisque les souris arrivent à se débarrasser de parasites qui, normalement, les tuent en quelques jours.
Le dossier Priore semble à ce moment reparti sur de bons rails mais en juin 66, dans une réunion à la D.G.R.S.T., le Pr Latarjet parle de substitution d'animaux. Les souris renvoyées à Londres n'étaient paraît-il, pas les mêmes que celles qui en étaient parties car les greffes pratiquées à leur retour n'avaient pas pris. Ces greffes servaient de test d'identification. Prélevées sur des souris de même lignée, elles auraient dû prendre. Cet épisode eut de grandes répercussions. Le Pr Haddow se retira définitivement de la course par peur d'un scandale. Pour un certain nombre de scientifiques, il y avait eu fraude, I'affaire était désormais classée. En fait, le rejet de greffes a concerné uniquement six souris guéries qui n'avaient pas été marquées et dont le cas a été retiré du compte-rendu par les Ambrose. Et pour finir, le problème du rejet des isogreffes a été élucidé quelques années plus tard par une chercheuse du C.N.R.S. bordelais, madame Châteaureynaud-Duprat. Malgré l'incident des souris anglaises. Ia réunion à la DGRST s'était terminée de façon positive. Le Pr Courrier avait demandé à Jean Bernard, Denoix, Latarjet d'expérimenter sur la machine et en particulier de refaire les travaux sur le lymphosarcome lymphoblastique 347. C'eût été trop beau... De délais en retards, lorsque les scientifiques sont enfin prêts, I'appareil fait panne sur panne. Malgré cela, les scientifiques bordelais expérimentent à tour de bras (entre deux pannes). Piqués, pensant que l'équipe de Priore ne veut pas d'un contrôle extérieur, les savants parisiens coupent les ponts avec Bordeaux et rendent à la DGRST l'argent de leur mission. La DGRST rompt avec Priore. On est en 1967, Priore veut tout abandonner. Le Pr Pautrizel réussit à le regonfler et réunit des fonds pour un nouvel appareil qui sera terminé en août 1968. Il vient d'être nommé directeur d'une nouvelle unité de recherche de l'INSERM, il commence une série d'expérimentations qui dureront dix ans et feront l'objet d'une dizaine de notes à l'académie des Sciences.
En 1969, madame Châteaureynaud-Duprat, une scientifique bordelaise du CNRS élucide le mystère du rejet des isogreffes (greffes en provenance d'animaux de même lignée). Ayant procédé à des expériences rigoureuses, sur des souris, elle conclut: sous l'effet du rayonnement Priore, il y a stimulation des mécanismes de défense de l'organisme et des mécanismes de reconnaissance cellulaire et toutes les greffes sont rejetées. Ces travaux passionnants ne feront l'objet d'aucune publicité... En 1969 également, année particulièrement importante dans l'affaire Priore, une commission de contrôle présidée par le doyen de la faculté de médecine de Bordeaux reconnaît officiellement l'effet biologique du rayonnement émis par l'appareil d'A. Priore. Sur des souris infestées par des trypanosomes, et devant huissier. Selon J.M. Graille, " peu d'expérimentations scientifiques dans le monde ont sans doute jamais été entourées d 'un tel luxe de précautions et de précisions. " La lecture du protocole est en effet édifiante. L'armée, à laquelle le Pr Pautrizel avait déjà envoyé un dossier, entre alors en jeu. Plus souple et plus ouverte que l'université, elle est à la recherche de chercheurs méconnus. Sur avis très favorable du Pr A. Lwoff, futur prix Nobel, la DRME (Direction de la Recherche et des Moyens d'Essais) décide d'aider Pautrizel. Deux physiciens étudient I'appareil et analysent ses différents rayonnements, ils rendent un rapport très positif. En décembre 70, le directeur de la DRME, le Pr Delcroix se déplace à Bordeaux ainsi que les Pr A. Lwoff et Jean-Pierre Bader représentant le Pr Aigrain, le délégué général à la Recherche Scientifique. Ce dernier fait montre d'une neutralité apparente que J.M. Graille n'hésite pas à qualifier de neutralité " malveillante ". Le Pr Delcroix et Lwoff par contre, repartent enthousiastes et convaincus. Le Pr Lwoff fait tester pa un de ses collaborateurs, la production d'anticorps chez des souris avec des résultats très positifs. En février 71, il es décidé de construire un appareil permettant des réglages de haute fréquence et un apparei simplifié. Tout cela financé par les différents organismes de recherche scientifique (DRME, DGRST et INSERM). En fait, les organismes de recherche civils ne s'intéressent à l'affaire que contraints et forcés par le dynamisme de la DRME... et par J. Chaban Delmas, devenu entre-temps premier ministre. Le 5 mai, Pierre Aigrain annonce que des crédits vont être débloqués pour construire un nouvel appareil Priore à la Faculté de médecine de Bordeaux avec vérification officielle. Il faudra en fait attendre un an pour que soit annoncé le déblocage d'un crédit de 3,5 millions de francs. Et comme toujours, les choses ne vont pas se passer simplement. Les passions se rallument Un mois après la réunion du 19 février à la DRME, les Bordelais apprennent que Berteaud, l'un des deux physiciens de la DRME qui ont travaillé avec Priore, est en train de construire, avec le soutien du professeur André Lwoff, un appareil Priore simplifié. Et qu'il va tester son rayonnement sur des animaux infestés de trypanosomes... L'expérience échouera, mais la nouvelle est dure à avaler pour Priore et Pautrizel. Finalement les crédits sont débloqués, c'est Leroy Somer qui construira chez Priore un nouvel appareil. Pendant ce temps, des chercheurs expérimentent les effets de l'appareil sur le cholestérol provoqué chez le lapin. Les résultats sont une fois de plus étonnants. Lorsque l'annonce du déblocage des crédits est officielle, les passions se rallument. Une campagne de presse, lancée par l'Express se déchaîne contre Priore. En février 75, le gros appareil est mis en route mais une semaine plus tard, c'est la panne, I'émetteur principal a sauté. Pautrizel a néanmoins eu le temps de faire une quarantaine d'expériences sur 280 animaux. Une phrase de conclusion de Pautrizel (décembre 76): " Cette stimulation des défenses de l'organisme par irradiation, qui permet à l'animal de maîtriser une affection trypanosomienne, doit être considérable; en effet, le recours à des immunostimulants aussi réputés que le BCG ou le Corynebacterium granulosum ne permit ni une telle guérison, ni une prolongation de vie, ni même une modification dans l'évolution de la trypanosomiase. " BCG et Corynebacterium granulosum, ce sont justement les traitements de pointe en cancérologie. Mais comme le dit si bien le Pr Pautrizel, ça ne marche pas fort... De là à déduire que les cancérologues voient d'un oeil plutôt mauvais les résultats de Pautrizel en matière de stimulation de l'immunité . . .
D'ailleurs, les ennuis qui vont fondre sur le Pr Pautrizel ont commencé après la fameuse commission aux conclusions irréfutables de 1969. On ne peut plus démolir les travaux, on va démolir l'homme. Après plusieurs menaces, le Pr Pautrizel se voit retirer son unité de recherche en décembre 1975. Tous ses collaborateurs qui ont travaillé sur l'appareil Priore ont vu leur carrière menacée, compromise ou brisée. Malgré ce contexte, Pautrizel continue à se battre pour le dossier Priore. Il aide celui-ci à présenter une thèse d'université qui sera finalement refusée. En automne 77, le Pr Dubourg, chirurgien réputé en retraite, leur conseille - perdu pour perdu - de frapper un grand coup en soignant des cancéreux. Douze malades seront traités par l'appareil financé par Pautrizel conçu pour des animaux de petite taille, le gros appareil étant toujours en panne. Les résultats sont très encourageants. "Le rayonnement Priore stimule chez les cancéreux les défenses de l'organisme, ce qui détermine dans tous les cas une amélioration de l'état général, tant sur le plan clinique que biologique. Cette stimulation est compromise si des traitements tels que la cobaltothérapie ou la chimiothérapie ont altéré préalablement et profondément les défenses de l'organisme... Le contraste entre les résultats étonnants de l'expérimentation sur l'animal et les résultats modestes et inconstants chez l'homme sont dus aux insuffisances de nos équipements, en particulier de la trop faible puissance du rayonnement dont nous disposons ainsi que de la surface active de ce rayonnement: le corps des animaux (souris, rats, lapins) est entièrement irradié contrairement à ce qui se passe chez l'homme. " (communication scientifique, Pr Dubourg, Pautrizel et Courty, déc. 79). Cette communication sera refusée par l'Académie de médecine Antoine Priore se referme sur lui-même, rompt avec tous y compris Pautrizel et arrête son appareil. Le Pr Pautrizel, écoeuré, remet à J.M. Graille, de Sud-Ouest, une partie de son dossier. Un premier article paraît dans Sud-Ouest le dimanche 27 janvier 80. Fin 80, le dossier arrive chez Pierre Emeury, conseiller scientifique de la présidence. Pautrizel est convoqué à l'Elysée. Une énième commission est formée. Mais entre temps, changement de gouvernement, la commission remet son rapport en mars 82. Ce rapport démolit le dossier tout en reconnaissant l'effet biologique incontestable du rayonnement Priore ! Où en est-on en 2002 ? Antoine Priore mort, le dossier est lui aussi au point mort. Mais il reste le petit appareil qui a toujours fonctionné jusqu'en 1980. Il y a aussi le gros appareil qui n'a fonctionné qu'une semaine, toujours en place. L'affaire Piore peut-elle redémarrer sans Priore ?
Auteur
: Catherine Sokolsky
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